Il y a des hommes qu’on aurait aimé avoir pour ami, d’autres qu’on aurait préféré simplement ne pas avoir comme ennemi, d’autres encore qu’on eut apprécié comme professeur ou mentor, d’autres enfin, qu’on aurait aimé avoir pour parent. Georges Clemenceau, à mes yeux, et ils ont maintenant lu de lui et sur lui suffisamment de milliers de mots pour que ce soit plus qu’une impression basée sur des lieux communs, est tout cela à la fois. J’eus aimé qu’il fusse mon grand père, même si sa déception, probable, m’aurait grandement blessé.
Cher héros de cette nation de France que tu jugeais l’égale d’Athènes par l’idéal et l’inconstance, toi qui n’a jamais démenti que l’idéal suprême est l’amour le Patrie pourvu que celle-ci soit juste, l’amertume t’auras gagnée avant ton dernier soupir, elle eût été insupportable si tu avais vécu jusqu’à aujourd’hui.
Les heures que tu as connues et qui ont fait ta gloire, elles sont revenues dix ans à peine après ton trépas. Au lieu d’un nouveau Clemenceau, nous avons eu un De Gaulle, égal en force et en détermination, mais si défaillant dans sa philosophie et son idéal. Ces heures, bien sûr, tu les avais devinées, toi qui refusait le relâchement, la dilution, l’atrophie dans une inaction naïve portée par des idéaux de déraison et de faiblesse. Si ta force avait été nôtre en ces heures de péril, plus encore aux heures où l’on voulait l’oublier et que tu étais encore parmi nous (1919-1929), la France eût pu éviter la honte d’une conquête, d’une occupation doublée d’une trahison de sa justice.
L’Indochine, tu n’en as jamais voulu, tu n’y es jamais allé. Une guerre terrible aura fait plier la France une première fois. Ce n’était qu’un prologue. Tu voulais donner raison à la « Jeune Algérie », leur donner accès aux écoles, aux élections, bref, à la République. Les colons avaient à choisir entre la justice et leurs biens et privilèges ; ils ont perdu leurs biens, leurs privilèges, leur statut et leur terre, ils auraient dû y penser à deux fois. La justice, elle, attend toujours.
Puis il y a eu ce que tu n’as jamais réellement ignoré mais qui ne t’a jamais intéressé, les questions économiques et sociales. Trente années de prospérité, trente années de progrès, trente années d’apaisement. Mais déjà, une société qui consomme et travaille pour consommer, et se divertit en consommant et réfléchit maintenant sur sa consommation. Mais déjà, une société qui exclut une partie de ses membres. Des arrivants que l’on regroupe, que l’on parque et que l’on laisse sans les assimiler, sans les passer sous les fourches caudines de la République comme vous l’aviez fait, vous, hommes de 70.
Une crise qui t’aurait sûrement dérouté. Tu n’as pas connu celle des années 30, celle-là aura été moins brutale peut-être, mais plus latente. Elle aura achevé de tourner les hommes vers un matérialisme aptère que tu aurais abhorré, toi l’athée d’Au soir de la pensée. Tout tourne maintenant autour de ce que l’on gagne, de ce que l’on possède. La politique elle-même se résume à répartir les possessions, les revenus et les avantages. Ce ne sont plus des ministres, mais des cantiniers. Ce n’est plus un gouvernement, c’est un rendez-vous d’experts-comptables. Ce n’est plus une République, c’est un grand marché. Et, pour toi, l’un de nos plus grands parlementaires, ce n’est plus un Parlement, c’est une chambre d’enregistrement sans individus, sans personnalités, sans hommes au sens où tu l’entendais, parce que l’action y est absente.
Dans la rue, il n’y a qu’apparence, modes et coquetteries. Ceux qui feignent de s’en détourner créent leur propre caste à leur tour mais tu détesterais cet habillage de casquette, sport et inculture autour d’un français impropre parlé par des jeunes gens incapables de grandeur, d’idéal et, par-dessus tout, d’amour de la patrie. Mais ceux qui sont les premiers responsables de leur déchéance, ceux qui ne leur ont pas donné de patrie, d’instruction, de culture, se drapent soit dans l’ignorance totale pour la majorité, soit dans un angélisme béat tout d’abdication et de condescendance dissimulée, soit dans une réaction agressive qui, bien que suscitée par un écoeurement sincère, n’en relève pas moins de la plus grande injustice.
Ah ! Tu me demanderais sûrement quels journaux il te faudrait lire pour connaître les avis principaux sur ces questions ! Et bien, que répondre… la presse écrite tient plus de la chronique que du journalisme que tu professais. Il y a la radio, mais là encore, aucune n’affiche une ligne qui puisse permettre un débat réel par titres interposés. Et il y a ce monstre, la télévision. Une petite machine qui laisse défiler des images à un rythme inconvenant. Point de temps, point de repos, point de détente. Une frénésie pour alimenter la boulimie des téléspectateurs que l’on gave afin qu’ils consomment plus encore. Tu serais sûrement déçu de voir que les gens maintenant, préfèrent se laisser aller deux heures devant cet écran pour oublier leurs problèmes plutôt que de s’instruire deux heures des moyens qui leurs permettraient de les régler, plutôt que de se réunir entre gens de même situation pour se syndiquer, plutôt que de soutenir telle ou telle pensée qui les élève. La facilité, atavisme immortel.
La médiocrité partout. L’idéal galvaudé. Et la France ? Elle est aujourd’hui représentée par un pantin qui gesticule et promène sa chanteuse partout. Tu le qualifierais sûrement de dandy doublé d’un inculte. Son gouvernement ne vaut guère mieux et, de toute façon, il l’étouffe entièrement. A l’intérieur, des mots, mais qui ne préparent aucune action, tu as bien connu cela. A l’extérieur ? La France se retire, désarme, se désengage… tout doucement elle s’efface. Et pourtant, le monde actuel est en plein bouleversement. Des puissances montent. Des ressources se raréfient. La faim se développe. Qui pourrait dire que la paix est certainement éternelle ? Allons-nous encore être pris en flagrant délit d’impréparation ?
Mais il y a la République ! Mais il y a l’Europe ! Mais il y a l’Humanité ! Aujourd’hui encore, tu pourrais développer toute ton action car, plus que jamais, nous avons besoin d’hommes tendus vers la Justice et la Liberté, des hommes d’action qui veulent bousculer leurs semblables, faire de créatures de mangeoire des citoyens, puis, peut-être, des hommes ! Éperonner une société léthargique. Raviver la flamme. Oui, tu pourrais encore montrer que la France est la patrie de l’idéal ! Quelle peut, dans ce monde, porter la Justice ! La République n’a jamais été aussi loin de la justice qu’elle pourrait dispenser !
Et l’Europe ! Quelle occasion de faire vivre les nations, libres d’être elles-mêmes dans une coalition cosmopolite de respect, de considération et d’égalité ! Quel idéal en soi ! Mais quel gâchis… quelle déception de lui avoir coupé les ailes par crainte d’une dilution des patries. Celles-ci sont rongées de l’intérieur. Qu’y aurait-il à craindre de les porter au sommet d’un édifice qui est un sommet de l’imagination humaine !? Après tout, dans cette Grèce que tu aimais tant, Démosthène n’a-t-il pas tenté de créer un sentiment hellène que tu louais. Ce sentiment nuisait-il aux identités propres de chaque cité ? Nullement. Alors, osons !
Quelle déception aussi, de voir des illuminés détruire cet idéal de rassemblement par une volonté naïve de vouloir faire disparaître les patries et ainsi renforcer les ennemis de l’Europe ! Tu le disais, si la Patrie est juste, il n’y a rien au-dessus de l’amour pour elle. Qui aime une juste patrie, donne à l’Humanité un nouvel atout. Qui fera de l’Europe le faisceau rassemblant les justes patries du Vieux Continent, donnera à l’Humanité une arme absolue de Justice et de Liberté. Voilà qui te donnerait peut-être de nouveau l’envie d’agir. Tu as souvent manqué à la France, puisse-t-elle ne pas manquer tes dignes successeurs qui s’ignorent peut-être, ou que dissimulent les plâtres de notre société de décors…