Lecture : Démosthène de G. Clemenceau
Une fois encore, le Tigre m’a bluffé. Non seulement cet ouvrage paru en 1926 est remarquablement bien écrit, mais en 125 pages il est aussi diablement efficace. L’auteur, présentant Démosthène, l’Athénien incorruptible et infatigable qui fut l’éternel adversaire de Philippe, d’Alexandre puis du diadoque Antipater, se montre en fait lui-même ce qu’il n’aura fait que peu souvent (il a refusé d’écrire des mémoires, prétextant que sa vie avait été assez connue pour cela). Lui, Démosthène, qui fut également celui qui a tenté de créer un sentiment “national” grec pour résister coute que coute à l’envahisseur barbare macédonien. Lui, qui fut conduit à l’exil puis rappelé puis condamné par son peuple versatile. Peuple qui aura choisi d’achever son ascension de civilisation dans la soumission avant d’être repris par Rome, de tomber dans la décadence et de n’être retrouvé qu’à la Renaissance.
Il est évident, que le parallèle entre le Tigre et l’Athénien est flagrant. On sait que Clemendeau était un grand hellénophile, et qu’il avait une grande connaissance des œuvres classiques grecques. Il a trouvé en Démosthène un héraut républicain. Tous deux n’ont eu de cesse d’aiguillonner leur peuple vers la force et la résistance, leur interdisant la mollesse et les attirant loin de la médiocrité. Tous deux, ils ont fini par échouer dans cette noble entreprise et furent écartés par la conjuration des petits, des minables et des imbéciles.
Mais ce qui est également intéressant, c’est que l’on peut faire de nombreux parallèles semblables. Le plus évident est d’ajouter à cette guerre où Clemenceau combat les défaitistes et les peureux, la suivante. Quand De Gaulle s’oppose à Pétain et quand les Résistants sont là pour aiguillonner leurs compatriotes. La différence vient de la clandestinité qui n’était pas le cas d’un Clemenceau dictateur ou d’un Démosthène orateur.
Une lecture que je vous conseille donc fortement, disponible sur Gallica.
B.S.
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J’avoue être assez étonné par certains de tes qualificatifs : comment peut-on qualifier Démosthène, des les plis de tunique étaient remplis d’or Perse, d’être “incorruptible” ? Ecarté par la conjuration des “petits, des minables et des imbéciles” ? Non, loin s’en faut ! Mais rattrapé par sa corruption, par ses abus, en dépit de son génie, oui !
Quoi qu’il en soit, au contraire de ce que tu semble soutenir ou impliquer dans le premier paragraphe, Athènes n’est pas l’hellénisme, et la Polis ne disparait pas pour autant après Chéronée, et survivra pour ainsi dire jusqu’à la mort de l’Empire Byzantin…
Au vu de ton article, la mauvaise foi de Clémenceau dans son ouvrage -que je n’ai au demeurant pas lu- me parait saisissante, et relève plus du phantasmé que de l’objectif. Mais le fait de présenter Clémenceau sous son jour le plus favorable -même en tant qu’auteur- ne relève-t-il pas du même phantasme ? N’est-ce pas oublier que le Tigre est cause majeure de l’abomination que fut le traité de Versailles et de ses conséquences (belle preuve d’éloignement de la mollesse ! si l’on raisonne de la sorte, nul ne devrait jamais avoir l’outrecuidance de me reprocher mes sympathies Bismarckiennes !)?
Aussi trouve-je tous ces parallèles quelque peu, surfaits, et ne résistant pas à un examen approfondi.
Examen que tu peux encore approfondir. La Perse a en effet financer la défense de la Grèce contre l’attaque macédonienne, parce que juste le Roi des Rois avait compris qu’il était le suivant sur la liste. Démosthène a mis ses propres deniers dans la guerre et n’a eu de cesse de pousser son peuple à la résistance.
Quant à Clemenceau, tu mets le doigt sur un travail toujours inachevé : il faudra bien un jour que les gens comprennent (et apprennent) que le Traité de Versailles n’a été cause de la guerre que PARCE QU’IL N’A PAS ETE APPLIQUE.
Je t’invite à quelque mesure, l’ouvrage de Clemenceau “Grandeur et Misère d’une victoire” est d’ailleurs extrêmement pertinent.
Il n’a pas été appliqué TOTALEMENT et JUSQU’AU BOUT pour des raisons techniques (inhérentes à la France), et financières (inhérentes à la situation Allemande et aux oppositions de l’outre-Atlantique) (il existe une analyse chiffrée du fait, que j’ai lu il y a ce cela quelques années mais dont j’ai oublié titre et auteur). Le fait demeure que des mesures particulièrement vexatoires et des actes à caractère humiliants et offensifs ONT été appliqués, et qu’ils portent une bonne part de la responsabilité dans l’essor du nationalisme allemand entre deux guerres (il suffit de prendre l’exemple des Stahlhelm qui n’ont pu se développer QUE parce qu’ils avaient le soutien d’une république sans vraie Reichswehr, ou de la radicalisation de Tirpitz). Par ailleurs tu auras du mal, sur le plan géographique, à me prouver que des populations indubitablement allemandes n’ont pas été spoliées de territoires où elles étaient majoritaires. je te renvoie à ce sujet à la question de la bande frontalière entre la Prusse orientale et la Lituanie (et a fortiori avec la Poligne).
Quand à ton argument selon lequel le Shahan Shah finançait les cités grecques sous prétexte qu’il savait qu’il allait être le prochain sur la liste, sauf ton respect, il est quelque peu oiseux. En effet :
- Les premières velléités d’aventures orientales de Philippe II qui préfigurent celles d’Alexandre ont lieu eu 336 avec l’envoi du corps expéditionnaire de Parmenion. Deux ans après Cheronée, qui fut la première véritable marque de la pleine supériorité des phalangistes macédonniens -les Guerres Sacrées ne pouvant entrer dans cette démonstration.
- L’Or achéménide n’a pas “brusquement” afflué dans les caisses à partir de la prise de pouvoir de Philippe II (je rappelle au passage que celui-ci succédait à des rois particulièrement incompétents, ou faibles, ou en prise aux Illyriens et aux Scythes, donc tout sauf menaçants), mais est un FAIT CONTINU depuis le début du Vème siècle, si ce n’est la fin du VIème siècle. Il ne s’agit pas d’un acte de défense ponctuel et prévisionnel.
- Les prétentions philippines sur l’empire achéménide se limitaient aux cités grecques d’Asie Mineure (cf le cas d’Ephèse)
- Démosthène était corrompu “avant, pendant et après” si j’ose dire. Je t’invite à relire le Sur la Couronne d’Eschine qui, s’il prend parti, a au moins l’intérêt de mettre en avant des accusations judiciaires graves et JUSTIFIEES contre lui.
Aussi te proposes-je à mon tour : Histoire de l’Empire Perse de Pierre Briand, la biographie consacrée à Philippe II (dont j’ai oublié l’auteur) parue chez Fayard… Qui ont le mérite de ne pas avoir été écrits par des personnes impliquées dans les actes décrits…
nb : ce qui m’étonne c’est que je me lance dans un débat d’échange en dépit de mon aversion pour la dialectique Platono-Hegelienne…
Je crois qu’il faut savoir rester mesuré Brice. Citer Eschine dont on connaît la position de faiblesse devant l’envahisseur, lui qui était un agent du Macédonien avéré et lui prêter raison sur les accusations à l’encontre de Démosthène me paraît pour le moins partial.
Après je ne sais pas, c’est une histoire très longue, qui comprend toute la vie de Démosthène. Et là, tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il a passé sa vie, son exil et sa mort pour convaincre Athènes et la Grèce de COMBATTRE, ensemble, contre un barbare qui voulut se faire passer pour hellénisé. Qu’on lui puisse toujours douter qu’un homme fut tout blanc ou tout noir, soit. Mais de là à faire d’un héros, d’un républicain farouche défenseur de SA civilisation, un traître corrompu des Perses, je trouve que tu y vas fort.
Quant à Clémenceau et Versailles, c’est une affaire complexe il est vrai. Mais sans parler des sanctions financières, nous pouvons nous arrêter simplement sur le réarmement allemand qui a commencé bien 1933. Weimar réarmait, elle faisait produire les gaz en Russie, elle stockait là où elle pouvait et tout cela était SU. Les gouvernements français d’après-guerre se sont vautrés dans un pacifisme suicidaire et grotesque, ils ont oublié les devoirs élémentaires de l’Etat et de la défense de la République.
Aujourd’hui on a un discours facile qui consiste à dire : c’est parce qu’on a humilié les gentils allemands qu’ils sont devenus méchants, bouh le méchant Clémenceau. Mais non ! En Sarre déjà on tue à la hace devant les soldats français médusés des politiciens allemands qui veulent une République autonome dans l’Empire allemand. Le nationalisme est inhérent à l’Allemagne jusqu’à l’écrasement total de 1945, et encore il revient (et aujourd’hui je dirai tant mieux ! ils s’assument enfin). Il faut voir ce qu’est l’Allemagne du XIX et XX. Pétris de quelle pensée ? Treitschke ! Fichte ! Et tant d’autres.
Qu’était pour eux la promesse de neutralité de la Belgique ? Un chiffon de papier envers un “Etat nominal”. Alors non, il fallait Versailles et il fallait l’appliquer. Il fallait brider l’Allemagne, la maintenir dans une vassalité encore un bon moment, lui apprendre l’humilité… ce qui évidemment est parfois ressenti pour de l’humiliation. Mais raison plus pour appliquer le carcan franchement et le sceller par l’acier.
On raconte aussi qu’il y avait la gentille République de Weimer avant les méchants nazis. Mais qui réarme immédiatement ? Qui révise le traité article par article ? Qui montre clairement ses velléités de retour et de nouvelle puissance ? Gustav Stresemann !
J’ajouterai que les soi-disant difficultés de paiement de Weimar étaient un mensonge, validé par des Britanniques et Américains complices. Difficultés qui pouvaient avoir d’ailleurs, pour le vrai, une bonne raison : l’Allemagne réarmait !
Evidemment, Clemenceau meurt en 29, et là commence une crise qui, elle, oui, n’est pas anodine mais bien réelle. Ce qui vers 1920 n’étaient que d’incessants mais bénins assauts d’extrémisme peuvent devenir force politique. Le coule Röhm-Hitler peut avancer. Mais qu’on ne se méprenne pas, là encore, les principaux responsables ce ne sont pas les poilus de 14, les morts de 15, les gazés de 16, les fusillés de 17 ou les éventrés de 18 ! ce ne sont pas non plus les vainqueurs ! C’est peut-être Wilson et ses visées idéalistes et naïves ridicules ! Mais ce n’est en aucune façon les justes mesures prises à l’encontre d’un peuple à l’élite barbare et violente pour tenir cette nation sauvage en respect ! Mesures qui si elles avaient appliquées, et suivies dans leur logique d’une intervention immédiate au moindre signe de redressement agressif, alors nous aurions peut-être pu faire l’économie d’une seconde guerre mondiale !