“Pan nous commande. Il faut agir. L’action est le principe, l’action est le moyen, l’action est le but. L’action obstinée de tout l’homme au profit de tous, l’action désintéressée, supérieure aux puériles glorioles, aux rémunérations des rêves d’éternité, comme aux désespérances des batailles perdues ou de l’inéluctable mort, l’action en évolution d’idéal, unique force et totale vertu.” Clemenceau, Le Grand Pan.
Cette action, voulue par Clemenceau comme un principe vital, nécessite pour tout homme la liberté absolue. Il lui était d’ailleurs arrivé de vanter l’excentricité si libre des Anglais ce en quoi je le rejoins parfaitement. La libre expression, le libre développement de chacun, voilà ce que la République doit permettre. Politiquement, cette volonté de libérer toute action signifie également volonté de retirer toute entrave à la liberté d’expression. Clemenceau condamnait l’outrage à la République, arguant que la République ne se satisfait que de liberté et qu’elle ne souffre nullement de l’usage outrageux à son endroit de cette liberté. Je le rejoins sur ce point et je m’oppose entièrement à toutes les lois bien pensantes que l’on assène sur la Shoah, l’esclavage et bientôt l’Arménie. Lamennais désirait plus que tout la libre lutte entre la vérité et l’erreur. Ce n’est pas à un Parlement de dire ce qui est et ce qui n’est pas. La République ne contient aucune vérité, elle n’en contient que la libre expression. C’est aux idées monarchistes et aux Eglises avec leurs fatwas et leurs bûchers que revient le déshonneur du dogme imposé et demandant la crainte pour se faire respecter. Mais là encore, à ceux qui diraient qu’on ne peut pas laisser dire certaines choses, la réponse n’est pas dans une loi répressive, elle est une fois encore dans l’action, l’action toujours. Lorsque le Tigre défendait farouchement la liberté de l’enseignement, il ne faisait pas le jeu des doctrines cléricales et théologiques, au contraire, il leur donnait simplement libre expression pour pouvoir, lui-même et en retour, exprimer toutes les attaques qu’il pouvait formuler contre ces pensées. Mais il avait compris qu’aucun décret ne peut changer l’esprit d’un homme. On doit toucher la conscience humaine par une autre conscience, défendre, combattre et convaincre. Ce n’est donc pas un laisser-faire passif qu’il suggère, mais plutôt de laisser libre cours aux débats, aux confrontations, seules capables d’amener une évolution par des succès gagnés, non pas dans l’artificielle quiétude d’une assemblée d’ors et de velours, mais dans la lutte parfaitement humaine de deux consciences mises en relation par les mots et les gestes.
En ces temps de débats européens, de rejet et de déceptions… combien de leçons faudra-t-il encore recevoir pour comprendre que la République ne s’est pas faite par un traité et une politique postiche d’élections lointaines pour une assemblée laissant indifférente ? Vous voulez l’Europe ? Alors voulez non pas un peuple européen, une conscience européenne que vous ne susciterez jamais par des messages désincarnés ; voulez plutôt des Républiques européennes, de l’Europe et pour l’Europe ! Voulez des hommes politiques nationaux européens, d’Europe et pour l’Europe ! Bref, ne voulez pas une politique européenne qui soit à l’échelle d’une Europe inaccessible et théorique, abstraite, voulez une politique qui soit européenne à tous niveaux ! Exigez des élus une conscience européenne ! Exigez d’eux un programme européen. Ou alors, recevez le message d’Irlande non comme une déception, mais comme la sanction de votre inaction.
Car l’action, servie par la liberté, ne peut viser qu’un seul but qui soit assez noble : la justice. Oui c’est un idéal qui n’a pas sa place dans une théorie matérialiste, pourtant c’était celle d’un des plus grands matérialistes de l’histoire, Georges Clemenceau. Oui c’est arbitraire en ce sens que, comme tout jugement de valeur, il ne peut reposer sur aucun fondement matériel et logique. Mais c’est beau, et c’est cela qui importe. Une esthétique d’idéal, voilà qui peut satisfaire l’émotivité de l’homme qui ne peut que refuser l’insensibilité de l’univers et le regarder en face, lui qui l’a créé mais ne peut le penser. L’action pour la justice, pour le plus complet développement des droits de l’homme, pour la plus parfaite liberté… l’action, pour l’établissement de la vraie République, d’une démocratie véritable.
Pan nous commande. Il faut agir. Mais agir, ce n’est pas une action qui nous satisfasse comme un service fait, laissant une conscience tranquille. Non, l’action, c’est celle qui nous réalise. “Se sacrifier pour une idée, c’est se grandir, se développer, se faire, s’achever.” Toute la question est de déterminer cette idée. J’ai l’impression que pour certains elle se limiter par cette maxime : exister par le discours qui aura le plus l’oreille des autres. Pour ma part, cette idée est simple : faire renaître chez le plus grand nomre l’esprit de l’action, libre et tournée vers la justice. Vive la République !