De petites “communes” ?

C’est un article du Monde qui m’a invité à écrire ce billet. De nouvelles émeutes ont éclaté dans la cité de Vitry-le-François où un jeune homme de 20 ans est mort d’une balle perdue tirée par un habitant aux prises avec un autre. Le titre, lui, vient simplement du passage qui décrit le maire allant d’un incendie à l’autre, d’une femme apeurée à un groupe de jeunes en colère. Cela n’est pas sans rappeler l’action des maires de Paris en 1871, notamment le maire de Montmartre (Clemenceau) qui a tenté d’empêcher l’assassinat de deux officiers chargés de ramener les canons, et capturés par les habitants. Mais peut-on continuer l’analogie au-delà ?

Le plus facile, toujours, consiste à rappeler que : “Dans cette ville de 17 000 habitants, le revenu des ménages n’atteint que 71 % de la moyenne nationale. Les écoles maternelles du quartier de Rome-Saint-Charles comptent 86 % de familles défavorisées.” Lorsqu’un problème nait d’une concentration d’habitant, la seule solution logique qui s’impose c’est le déplacement. C’est tout de suite moins facile.

Mais ce qu’il faut peut-être remarquer avec plus d’acuité, c’est ceci :

La nouvelle du décès se diffuse immédiatement dans le quartier où un mariage réunit une grande partie des jeunes. Faute de pouvoir se venger directement sur l’auteur du coup de feu, qui s’est enfui, des groupes de plusieurs dizaines de personnes, cagoulées, armées de barres de fer, de battes de base-ball, de cocktails Molotov, sillonnent les rues de leur propre cité et s’en prennent, pour l’essentiel, aux voitures de leurs voisins. Des scènes ultraviolentes.

Au maire qui fait le tour du quartier, à pied, les habitants victimes des émeutiers témoignent de leur terreur. “Ils ont voulu casser mes volets et les vitres”, raconte une grand-mère de 72 ans, encore toute tremblante, devant sa maison partiellement dégradée. “On les entendait crier et on les voyait courir. Des jeunes qu’on voit passer tous les jours et qui nous disent bonjour”, s’émeut une autre habitante sous le choc d’avoir vu son véhicule détruit à coups de barre de fer.

Le bilan est lourd. Une cinquantaine de véhicules, dont un camion, ont été incendiés, la gare SNCF et un local de l’office HLM saccagés. Survoltés, les émeutiers s’en sont aussi pris aux gendarmes et aux pompiers, blessant légèrement quatre d’entre eux et dégradant sept de leurs véhicules.

Les jeunes, victimes de l’effet de foules, veulent une vengeance et ne pouvant mettre la main sur le coupable, portent leur haine sur tout ce qui tombe à leur portée. Ils détruisent en fin de compte leur propre cité. Ils attaquent leurs voisins, qui partagent leur misère. L’analogie serait d’un ridicule consommé si on imaginait la Commune n’opposant que des Parisiens. Par ailleurs, que revendiquent-ils ? Rien. Ce n’est pas une lutte raisonnée vers un objectif (la poursuite de la guerre et ensuite, mais pour une minorité, l’avènement du drapeau rouge) quel qu’il soit, mais une vulgaire explosion de haine incontinente, irrationnelle, animale.

Alors non, adressons nos félicitations au maire socialiste de cette ville qui n’a pas démérité de ses électeurs et qui a fait son devoir de représentant de l’Etat ; mais ne poussons pas plus loin l’analogie avec les événements de la Commune. Nulle amnistie ne saurait être réclamée.

Revenons à présent sur l’apaisement, temporaire peut-être, qui s’en est ensuivi. “Les adultes ont enfin repris le contrôle de la cité. Grâce à une poignée de “grands frères” soucieux d’apaiser les plus jeunes.” Entre le maire et les gendarmes, voilà des protagonistes surprenants, incongrus, comme si ces événements se faisaient entre enfants, petits et grands frères. Selon un commissaire divisionnaire que j’avais eu en cours, les émeutes se finissent généralement quand les “affaires” doivent reprendre. Le désordre tue le commerce, dans les cités également. Mais ce serait sûrement un peu gros de réduire ces acteurs à l’analyse sommaire et diffamante selon laquelle cette histoire eût fini comme elle avait commencé : d’une rixe entre trafiquants à un coup de sifflet des mêmes. N’écartons cependant pas entièrement cette hypothèse que peut avoir joué sa partie (laquelle ?).

Des grands frères. Entre les adultes malmenés et violés dans leurs biens, et les émeutiers “gamins enragés”, il y aurait un groupe d’intermédiaire permettant l’apaisement voulu par le père privé de son fils. C’est là, je crois, le coup de grâce à l’analogie un instant évoquée. Refuser l’abdication d’une Nation, refuser l’amputation d’une Patrie, aspirer à une société plus libre et plus juste, voilà des aspirations qui pouvaient être comprises (et justifier l’amnistie) bien que combattues (par des atrocités plus terribles encore). Mais un déchaînement spontané comme on vient de le voir sous nos yeux n’a rien à avoir avec cela. Il n’y a aucune idée, aucune vision, aucune volonté, rien qui ressemble à une aspiration, rien qui suscite l’adhésion ou la contradiction ; cela ne peut pas susciter d’émotions humaines, cela ne peut que soulever le coeur animal qui est en nous, du dégoût, du mépris.

Car enfin, à quoi répond ce mouvement bestial d’une foule de gamins ? A LA MORT D’UN HOMME ! Et n’a-t-on rien d’autre à répondre à cette mort que de s’en prendre aux voisins ? Aux pompiers qui risquent déjà bien assez leur vie ? Le défunt paraît devoir recueillir toute notre sympathie, lui qui est mort en cherchant la paix. Et que répondent ceux qui prétendent le venger ? La violence et, ce qui est bien pire encore, une violence sans raison, sans but, sans valeur. Bien triste époque… quand on sait toutes les protubérances d’aspirations, d’envolées, d’émotivités d’idéales qui ont tempéré (même bien mal) les atrocités de la Commune.

Mais venons en à la véritable honte de tout ceci. Un homme est mort en séparant deux bandits. Où est le droit ? Un homme est mort, voitures brûlées et simple marche silencieuse, où est l’humanité ? Et demain, rien n’aura changé, tout recommencera, où est la République ?

Si l’indifférence, des citoyens, des politiques, des gouvernants, de tous en fait (y compris ceux qui comme moi se livrent à l’exercice facile d’un billet écrit sur un ordinateur à plus d’un SMIC) continue d’être la seule réponse à de tels événements, alors parler d’accueillir en Europe 53 millions d’étrangers pour pallier à la carence de notre démographie relève non pas de la gageure, largement dépassée, mais du crime pour tous les Mohamed D., 20 ans, qui seront les prochaines victimes.

Le principal des grands travaux qui doit être entrepris concerne la disparition des quartiers de ce type. Nous avons l’obligation de mettre nos logements en cohérence environnementale, profitons en pour les penser également en cohésion sociale. Chantier titanesque ? peut-être… nous en avons connu d’autres.

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