“Vous parlez à bon droit de garanties contre le retour de rêves malsains ; mais quelle garantie vaudrait celle de l’Europe, consacrant de nouveau les frontières actuelles et interdisant à qui que ce soit de songer à déplacer les bornes fixées par les anciens traités ? Toute autre solution laissera la porte ouverte à des vengeances sans fin. Que l’Europe fasse cela, et elle aura posé pour l’avenir le germe de la plus féconde institution, je veux dire d’une autorité centrale, sorte de Congrès des Etats-Unis d’Europe, jugeant les nations, s’imposant à elles, et corrigeant le principe des nationalités par le principe de fédération. Jusqu’à nos jours, cette force ne s’est guère montrée en exercice que dans des coalitions passagères contre le peuple qui aspirait à une domination universelle ; il serait bon qu’une sorte de coalition permanente et préventive se formât pour le maintien des grands intérêts communs, qui sont après tout ceux de la raison et de la civilisation.” Lettre d’Ernest Renan (avant la guerre de 1870)
Après le brevet de gauche, c’est le brevet de fédéralisme que l’on demande. Je m’y soumets donc également. Ceux qui liront la citation verront que Victor Hugo n’est pas le seul à avoir été habité de l’idée européenne. Même celui que l’on considère, probablement (l’ignorance étant maîtresse des errances), comme un affreux nationaliste, pratiquement responsable du nazisme. J’ai déjà donné ici le mot de Clemenceau, selon qui il n’est rien de plus haut que l’amour de la patrie, pourvu qu’elle soit juste. Nous avons ici la même idée.
A l’Europe et non à la France je confie volontiers autorité pour incarner cette “coalition préventive” au service de la “raison et de la civilisation” ; c’est la grande idée de Paul Valéry que d’avoir dégagé les contours d’un “esprit européen”, que je ne confine pas personnellement à des limites actuelles. Cet esprit est celui de l’Europe, c’est vrai, mais c’est avant tout celui de l’Humanité, qui en son Europe pour ainsi dire, s’est exprimée ainsi. C’est pourquoi la Turquie, si elle ne quitte pas le chemin initié par Atatürk, celui de la rationalité et de la république peut y adhérer. Mais le débat n’est pas là.
Cette autorité de l’Europe lui vient de la capacité à neutraliser la prétention d’une nation particulière à un rôle prépondérant. Mais si elle ruine toute idée de puissance, alors nation ou pas, fédéraliste ou pas, elle ne sera rien qu’une zone, pacifiée certes, mais parfaitement inerte. Seuls 17% des jeunes français ont le sentiment d’appartenir à la société dans laquelle ils vivent. Pourquoi ? Parce qu’aucune société n’a pu donner lieu à un sentiment d’appartenance en se contentant de confort matériel, de normes juridiques et d’une politique de cantiniers. L’Europe des consommateurs, comme la France des consommateurs d’aujourd’hui, ne saurait être satisfaisante.
Une Nation européenne ? Je veux bien accorder l’esprit, je veux bien accorder l’histoire européenne de l’Europe, mais qui d’autre qu’une minorité d’esprits cultivés et universalistes peut seulement penser à une idée pareille ? Partout, on est italien, français, allemand, polonais ou irlandais. Le cas britannique est une curiosité et qui confirme mon propos, comme les basques par exemple. Accepteront-ils de se dire membres d’une nation européenne alors qu’ils cherchent à se détacher d’une autre ?
Comme ceux qui s’affirment parfaitement fédéralistes et le proclament, j’appartiens à une sorte de République intellectuelle. Mais contrairement à eux, je ne considère pas le temps venu de prendre cette petite société de songeurs pour une nation. Ma nation, ma patrie, c’est la France. Son histoire, sa culture, ses grands noms, son peuple et ses traits, parfois caricaturaux, constituent des éléments palpables et présents. Ils ne sont pas les plus petits dénominateurs communs qui nécessaires pour concevoir une “nation” européenne. Ils sont les attributs que donnent la majorité des socialisations aux enfants de notre territoire, et qui deviennent peu à peu indissociables de la personne. Ces éléments ne sont pas ceux d’un jeune polonais ou d’un jeune suédois. Bien sûr, ils ne sont pas identiques entre français de classes différentes, d’origine différente, mais enfin ils font que l’on nous reconnaît dans les rues étrangères, que l’on se reconnaît entre nous et qu’on se sent tout de suite, entre membres d’une même communauté, bien plus que lorsque l’on croise d’autres européens. Voilà le principe de nationalité dont parle Renan. Il porte en lui-même des écueils et des dangers. Il porte également de grandes vertus.
C’est pourquoi le principe fédéraliste doit l’encadrer. Plus généralement, c’est la politique qui doit s’organiser autour de la responsabilité de tempérer le sentiment national, comme dans la citation de Clemenceau. La République a construit la laïcité en s’opposant à l’existence d’une politique romaine, cette même politique romaine, vaticane, qui existe en Italie. Le souverainisme signifie le rejet de toute politique européenne. Le fédéralisme ne signifie pas la fin de la politique française. Poussé à l’extrême, il signifie au mieux la fin de la politique internationale française et, plus trivialement, un budget européen d’environ 20% du PIB européen. C’est cet extrême que je considère aujourd’hui comme parfaitement éthéré et par conséquent me laisse relativement indifférent.
En revanche, je veux une véritable politique européenne, tout en voulant une véritable politique française. La politique européenne, c’est par exemple déjà une véritable politique économique, car il y a là un domaine où la “question nationale” importe assez peu. L’objectif étant finalement de donner à l’Europe le plus de ressources possibles, l’intégration me paraît parfaitement pertinente. Cette production devant se faire au moindre impact écologique, cette dimension là également doit être totalement et rapidement européenne. Une institution comme la commission européenne, dont je refuse d’ailleurs la politisation à outrance, peut tout à fait user de son pouvoir d’initiative dans un but d’intérêt général, indifférente aux “pollutions” particularistes ou politiciennes qui viendraient l’influencer. C’est pourquoi je veux “politiser” la commission au sens de lui donner de l’envergure, par un président puissant, charismatique et déterminé.
Mais je veux une politique française et cela pour deux ordres de raisons. D’abord, parce que, pour le moment, seule une politique française peut faire vivre une société cohérente et volontaire. Ensuite parce que seules les politiques nationales peuvent s’organiser avec le citoyen pour base. Les partis européens ne fonctionnent pas. C’est pourquoi les partis nationaux doivent se parler entre eux… l’exemple, triste, qui vient à l’esprit, c’est le Komintern ; mais le parti libéral fin XVIII° et ses suites constituent des exemples d’une “société politique” européenne et internationale possible. Mais jamais ils n’ont eu la faiblesse de tomber dans les vapeurs illusoires de la fin des nations.
Je suis Français et je considère que c’est en tant que Français que nous pourrons rénover la vie politique de nos concitoyens immédiats. C’est parce que je considère que les autres pays doivent faire de même que je veux multiplier les liens avec ces concitoyens médiats. Je suis européen, c’est pourquoi je considère que les Nations d’Europe doivent s’organiser, tantôt sur un mode “communautaire” (au sens juridique), c’est-à-dire éminemment technique, tantôt sur un mode international, c’est-à-dire une coalition. Seule cette dernière forme permettra de dépasser les clivages politiques, notamment internationaux. Elle les neutralise en permettant la réduction de l’assiette de la coalition, et elle ne prend pas l’Europe en otage en la réduisant à l’impuissance. Français européen, je veux que la France mette toute son énergie à l’effectivité des matières communautarisées, et qu’elle mette tout son poids pour la formation de coalitions aussi larges que possibles.