14 vies humaines ont été enlevées à l’amour de leurs proches le 8 mai 2002 dans la ville pakistanaise de Karachi. On a pu croire à l’époque qu’une nouvelle fois, l’intégrisme avait voulu supprimer les représentants d’un occident honni. Hélas, la réalité pourrait être bien plus complexe. Si l’intolérance n’est pas nouvelle en humanité depuis les morts du Colisée à ceux d’Al Qaida en passant par les échafauds de l’Inquisition, il est d’autres résurgences de barbarie qui nous intéressent ici : l’esprit de calcul cynique au mépris de tout idéal, la cupidité et la corruption.
14 vies humaines aura été le prix de ce qui semble être le point de croix d’une vaste affaire mêlant politique, contrats d’armement et la plus vile cupidité. De quoi écrire un roman à succès et réaliser un blockbuster. Une élection présidentielle opposant deux candidats de la droite. Des contrats négociés dans un pays où un tel projet nécessite de graisser la patte de certains décideurs.
14 vies humaines, qui pouvait y songer en 1995 ? qui en 2002 pouvait penser que Jacques Chirac pouvait être celui qui a appuyé sur un détonateur dont la mèche aura brûlé 6 ans, entre le jour où il pris cette décision d’humeur et le jour de l’attentat. Cette explosion fatale a provoqué la colère légitime des familles, qui veulent savoir. Grâce à elles, les médias s’emparent aujourd’hui de cette affaire, la justice et saisie et quelques rayons de lumière tentent de traverser l’épais brouillard qui nous empêche de présenter cette affaire avec toute sa sombre et cruelle vérité.
14 vies humaines auront eu, si vous m’excuser ce trait d’humour noir, un effet de résurrection pour au moins un homme politique que sa collusion avec l’extrême droite avait rejeté dans l’oubli, mais non en dehors du confort des chancelleries et autres salons feutrés dans lesquels ses “amis” lui ont permis d’évoluer. Charles Millon, ministre de la défense de Jacques Chirac, a été reçu par le juge d’instruction. Il dit avoir demandé à l’époque une enquête de la DGSE pour savoir ce que le gouvernement précédent, celui d’Edouard Balladur, avait bien pu faire à l’occasion de ses contrats d’armement. Probablement qu’il ne fut pas surpris, mais plutôt ravi, de découvrir qu’aux habituelles “commissions” (entendez pots-de-vin) s’ajoutait, nous dit-il, “l’intime conviction” qu’il y avait bien eu rétrocommissions (entendez là-encore, des pots-de-vin à l’envers qui, versés sur des fonds publics à l’origine, constituent également un détournement de fonds).
14 vies humaines ne pèsent pas lourd devant les intérêts en présence : armement, affaires étrangères, sommet de l’Etat et armée, un premier ministre et deux présidents de la République puisque Nicolas Sarkozy, trésorier de la campagne d’Edouard Balladur, serait donc celui qui a, tout au moins, dépensé l’argent ainsi gracieusement reversé par les corrompus d’Islamabad. 14 vies humaines ne pèsent pas lourd… mais je ne peux m’empêcher de penser qu’entre 1894 et 1905, une seule et unique vie humaine placée entre la vie et la mort dans l’enfer du bagne par une condamnation inique, a été le point de départ d’une affaire à la dimension historique.
Il s’appelait Dreyfus, ils sont les victimes de Karachi. Il s’agissait d’une affaire d’espionnage, il s’agit d’un contrat d’armement. Ils protégaient une caste jésuitico-millitaire, ils veillent à leurs intérêts politiques. Ils ont envoyé un homme au bagne, ils corrompent et machinent au mépris de la vie humaine. Mais d’autres parallèles sont en suspens : ils ont eu avec eux la foule brutale et abêtie, nationaliste et antisémite ? auront-il l’opinion publique ? trouveront-ils des français pour les protéger ?
Et d’autres qui sont plus inquiétantes… y aura-il des Jaurès et des Clemenceau, de quoi réunir dans des volumes entiers les articles de ceux qui dénoncent sans relâche ? ou l’affaire retombera-t-elle dès que les gros titres ne pourront retranscrire un nouvel élément ? Y aura-t-il des citoyens de bonne volonté qui s’uniront pour que la vérité soit faite et la justice rendue ?
14 vies humaines… morts pour autre chose que seulement servir à punir les corrompus d’un pays qui ont cessé de payer les corrompus d’un autre ? Il ne tient qu’à nous de ne pas laisser ces familles, ce juge et les partisans de la vérité dans la froideur de l’obscurité. Il ne tient qu’à nous de ne pas laisser les coupables et responsables profiter de l’ombre pour échapper ignominieusement à leur châtiment.
Face à de telles ténèbres il n’y a pas de petite lueur.
Benoit Schmaltz